Pourquoi faire plutôt que dire
In this post, Stanislas shares insights into his sculptural process, exploring how raw materials shape the final piece’s presence and meaning.
5/8/20243 min temps de lecture
Bronze detail
Le langage est puissant. Il peut nommer presque tout : les émotions, les idées abstraites, les relations entre les choses, les nuances les plus ténues d'une expérience subjective. Il peut convaincre, émouvoir, décrire, démontrer. Mais il a une limite fondamentale, que Wittgenstein a formulée avec une précision redoutable : les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Ce que le langage ne peut pas dire n'existe pas pour lui, ou plutôt, il existe, mais dans une région que le langage ne peut qu'approcher sans jamais atteindre.
La forme accède à cette région. Non pas parce qu'elle serait supérieure au langage : elle ne l'est pas. Mais parce qu'elle opère autrement. Elle ne démontre pas : elle présente. Elle ne convainc pas : elle s'impose ou non, sans argument. Elle ne progresse pas du prémisse à la conclusion : elle existe entière, simultanément, dans toutes ses dimensions à la fois. On ne lit pas une sculpture comme on lit un texte : on la reçoit, d'un seul coup, et on met ensuite du temps à comprendre ce qu'on a reçu.
C'est cette simultanéité qui est, pour moi, la raison fondamentale de faire des objets plutôt que de tenir des discours. Une sculpture peut contenir une contradiction sans avoir à la résoudre. Elle peut être, à la fois et sans effort, rigoureuse et fragile, simple et complexe, familière et étrange. Le langage, lui, doit choisir, ou consacrer des paragraphes entiers à expliquer comment deux choses apparemment opposées peuvent coexister. La forme montre cette coexistence sans l'expliquer. Et cette démonstration silencieuse est, souvent, plus convaincante que n'importe quelle explication.
Il y a aussi quelque chose d'irréductiblement physique dans la fabrication d'un objet : quelque chose que la pensée pure ne peut pas offrir. La résistance de la matière n'est pas un obstacle : c'est un interlocuteur. Elle répond, elle s'oppose, elle propose parfois des solutions que l'esprit n'aurait pas trouvées seul. Mon travail est plein de ces moments où la matière a dit quelque chose que le projet initial n'avait pas prévu, et où cette surprise a été meilleure que l'intention. On ne peut pas avoir cette conversation avec une idée. On ne peut l'avoir qu'avec une chose.
Faire des objets, c'est aussi accepter une forme particulière de vulnérabilité. Un texte peut être relu, corrigé, retiré, désavoué. Un objet, une fois dans le monde, y reste. Il circule, change de mains, entre dans des espaces que je ne connaîtrai jamais.
C'est peut-être là la raison la plus profonde de faire des objets : accepter qu'une pièce, une fois dans le monde, appartienne à ceux qui la reçoivent autant qu'à celui qui l'a faite. Pendant la conception, chaque décision est intentionnelle : chaque forme, chaque surface, chaque proportion répond à une nécessité précise. Mais une fois l'objet livré, quelque chose d'autre commence : la pièce entre dans une vie, traverse des espaces que je ne connaîtrai jamais, est regardée depuis des angles que je n'avais pas prévus. Ce que les autres voient en elle en révèle autant sur ce qu'elle contient vraiment que ce que j'y ai mis. Non pas avec résignation, avec curiosité. C'est cette ouverture, et non un abandon, qui fait de l'objet quelque chose de vivant.
Il existe une question que tout créateur finit par se poser, même s'il ne la formule jamais clairement : pourquoi faire des objets ? Pourquoi cette voie-là plutôt qu'une autre ? Pourquoi la forme plutôt que le mot, le volume plutôt que le concept, la matière plutôt que l'argument ? La réponse n'est pas évidente. Et c'est précisément son absence d'évidence qui la rend intéressante.
