I. La pyrite, ou la perfection comme accident

Gros plan de Cubes dorés de Pyrite naturelle sur roche

J'ai découvert la pyrite à la galerie de géologie et de minéralogie du Jardin des Plantes, à Paris. Bien plus tard, j'en ai trouvé une par hasard dans mon propre jardin, de quelques centimètres à peine. La vieille dame qui occupait mon appartement avant moi collectionnait les minéraux, certains étaient encore là à mon arrivée. La pyrite, elle, avait fini dans la terre, très probablement perdue. Je l'ai nettoyée et regardée longtemps. Des cubes réguliers, imbriqués les uns dans les autres avec une rigueur qui n'avait rien de décoratif, et sur chaque face des stries fines, perpendiculaires d'une face à l'autre, comme si quelque chose sous la surface avait décidé de l'orientation de chaque ligne. J'ai ressenti une intention là où il n'y en avait pas. C'est cette sensation qui ne m'a plus quitté.

La pyrite n'est pas belle de la façon dont une fleur est belle. La fleur cherche à séduire, c'est sa fonction. La beauté de la pyrite n'a aucune fonction. Elle est le sous-produit de lois cristallographiques qui n'ont rien à voir avec l'esthétique. C'est précisément cette gratuité qui la rend fascinante. La beauté est sa conséquence, pas son projet.

Il existe des minéraux qui semblent avoir été conçus par quelqu'un. La pyrite est de ceux-là. Ce n'est pas une impression poétique : c'est quelque chose qu'on ressent avant de le formuler, face à ses cristaux cubiques d'une précision absolue, indifférents à tout ce qu'ils produisent dans celui qui les observe.

" La nature ne dessine pas, elle résout. Et ce qu'elle résout, quand on le regarde bien, est plus beau que tout ce qu'on aurait su inventer."

Ce n'est pas pour reproduire le minéral que je travaille, cette ambition serait vaine. Ce qui me retient, c'est le principe formel : une logique d'économie absolue qui génère la forme sans la chercher. Extraire ce principe, le soumettre à d'autres matériaux, à d'autres échelles.

La série actuelle n'est pas née d'un coup. Les premières pièces étaient des cubes isolés, tronqués, recouverts de circuits électroniques récupérés sur des ordinateurs et des télévisions, puis peints en noir brillant monochrome. Un cristal seul. C'est la série Devil's Dice. Elle portait déjà le vocabulaire formel, le monochrome, la densité de surface, mais elle restait au seuil de quelque chose. Le passage à la série Pyrite s'est fait quand j'ai commencé à travailler l'imbrication : non plus un cube, mais des dizaines, de tailles différentes, enchevêtrés selon une logique qui devait tenir à la fois visuellement et structurellement. Le mouvement allait de quelque chose de simple vers quelque chose de plus complexe, conceptuellement mais aussi techniquement.

Le bois a été le premier matériau de la série Pyrite. Chaque cube exigeait des coupes à angles précis, et cette précision, multipliée par le nombre de cubes et la complexité des imbrications, rendait le travail extrêmement long. Une erreur d'angle se propageait dans la pièce entière. Le thermopolymère est venu ensuite : sa neutralité laisse la forme s'exprimer sans concurrence, et il autorise une complexité d'imbrication que le bois rendait presque impraticable.

Les pièces existent en deux formats : murales ou soclées. Chacune est unique, aucune n'est reproduite ni éditée. Ce n'est pas un argument, c'est constitutif de la démarche. Une imbrication de cubes ne peut pas se répéter sans perdre ce qui la fonde : la sensation que cette configuration-là, et aucune autre, devait exister.

Ce que la pyrite m'a appris tient en une observation. La nature ne dessine pas, elle résout. Et ce qu'elle résout, quand on le regarde bien, est plus beau que tout ce qu'on aurait su inventer.

Gros plan de Cubes dorés de Pyrite naturelle sur roche
Gros plan de Cubes dorés de Pyrite naturelle sur roche
I. La pyrite, ou la perfection comme accident

Temps de lecture: 3 min

J'ai découvert la pyrite à la galerie de géologie et de minéralogie du Jardin des Plantes, à Paris. Bien plus tard, j'en ai trouvé une par hasard dans mon propre jardin, de quelques centimètres à peine. La vieille dame qui occupait mon appartement avant moi collectionnait les minéraux, certains étaient encore là à mon arrivée. La pyrite, elle, avait fini dans la terre, très probablement perdue. Je l'ai nettoyée et regardée longtemps. Des cubes réguliers, imbriqués les uns dans les autres avec une rigueur qui n'avait rien de décoratif, et sur chaque face des stries fines, perpendiculaires d'une face à l'autre, comme si quelque chose sous la surface avait décidé de l'orientation de chaque ligne. J'ai ressenti une intention là où il n'y en avait pas. C'est cette sensation qui ne m'a plus quitté.

La pyrite n'est pas belle de la façon dont une fleur est belle. La fleur cherche à séduire, c'est sa fonction. La beauté de la pyrite n'a aucune fonction. Elle est le sous-produit de lois cristallographiques qui n'ont rien à voir avec l'esthétique. C'est précisément cette gratuité qui la rend fascinante. La beauté est sa conséquence, pas son projet.

Il existe des minéraux qui semblent avoir été conçus par quelqu'un. La pyrite est de ceux-là. Ce n'est pas une impression poétique : c'est quelque chose qu'on ressent avant de le formuler, face à ses cristaux cubiques d'une précision absolue, indifférents à tout ce qu'ils produisent dans celui qui les observe.

" La nature ne dessine pas, elle résout. Et ce qu'elle résout, quand on le regarde bien, est plus beau que tout ce qu'on aurait su inventer."

Ce n'est pas pour reproduire le minéral que je travaille, cette ambition serait vaine. Ce qui me retient, c'est le principe formel : une logique d'économie absolue qui génère la forme sans la chercher. Extraire ce principe, le soumettre à d'autres matériaux, à d'autres échelles.

La série actuelle n'est pas née d'un coup. Les premières pièces étaient des cubes isolés, tronqués, recouverts de circuits électroniques récupérés sur des ordinateurs et des télévisions, puis peints en noir brillant monochrome. Un cristal seul. C'est la série Devil's Dice. Elle portait déjà le vocabulaire formel, le monochrome, la densité de surface, mais elle restait au seuil de quelque chose. Le passage à la série Pyrite s'est fait quand j'ai commencé à travailler l'imbrication : non plus un cube, mais des dizaines, de tailles différentes, enchevêtrés selon une logique qui devait tenir à la fois visuellement et structurellement. Le mouvement allait de quelque chose de simple vers quelque chose de plus complexe, conceptuellement mais aussi techniquement.

Le bois a été le premier matériau de la série Pyrite. Chaque cube exigeait des coupes à angles précis, et cette précision, multipliée par le nombre de cubes et la complexité des imbrications, rendait le travail extrêmement long. Une erreur d'angle se propageait dans la pièce entière. Le thermopolymère est venu ensuite : sa neutralité laisse la forme s'exprimer sans concurrence, et il autorise une complexité d'imbrication que le bois rendait presque impraticable.

Les pièces existent en deux formats : murales ou soclées. Chacune est unique, aucune n'est reproduite ni éditée. Ce n'est pas un argument, c'est constitutif de la démarche. Une imbrication de cubes ne peut pas se répéter sans perdre ce qui la fonde : la sensation que cette configuration-là, et aucune autre, devait exister.

Ce que la pyrite m'a appris tient en une observation. La nature ne dessine pas, elle résout. Et ce qu'elle résout, quand on le regarde bien, est plus beau que tout ce qu'on aurait su inventer.

Temps de lecture: 3 min