II. Pourquoi faire plutôt que dire

Gros plan de mains qui travaillent sur sculpture Pyrite Stanislas Garaud
II. Pourquoi faire plutôt que dire

Temps de lecture: 3 min

Le langage est puissant. Il peut nommer presque tout : les nuances d'une expérience subjective, les relations entre des abstractions, des vérités qu'on n'aurait pas vues sans les mots pour les formuler. Mais il y a un point où il s'arrête. Pas par faiblesse. Par nature. On peut décrire une texture, une tension entre deux volumes, la façon dont une surface prend la lumière. La description sera juste, peut-être même précise. Elle ne sera jamais la chose.

La forme accède à ce que le langage ne peut qu'approcher. Elle opère autrement : pas de démonstration, pas d'argument, quelque chose qui se présente et qui, si c'est juste, atteint le corps avant que la pensée ait eu le temps de s'interposer. On ne comprend pas une sculpture comme on comprend une phrase. On la reçoit.

Il y a aussi quelque chose d'irréductiblement physique dans la fabrication qui n'a pas d'équivalent dans la pensée pure. La résistance de la matière n'est pas un obstacle, c'est un interlocuteur. Elle répond, pousse en retour, parfois propose quelque chose qu'on n'avait pas prévu.

La question s'est posée à moi une fois assez clairement : est-ce que ce que j'ai à dire ne serait pas mieux dit avec des mots ? J'avais des choses à exprimer, je savais les formuler. Faire des objets, ça prend un temps considérable, ça échoue souvent, et ça ne parle pas à tout le monde.

" Les mots que j'écris ici, y compris ceux-ci, je les oublierai.

Les pièces, elles, restent quelque part."

Un objet, une fois dans le monde, y reste sans moi. Il circule, change de mains, entre dans des espaces que je ne verrai jamais. Il n'a plus besoin d'être défendu, il se défend seul. Cette indépendance a quelque chose de juste que le discours n'a pas.

Il y a dans le rapport à l'art contemporain, en France en particulier, un besoin exagéré de justifier l'existence d'une œuvre par le texte qui l'accompagne. L'analyse critique, le cadrage conceptuel, la note d'intention qui fait trois fois la taille de la pièce. Comme si l'œuvre ne suffisait pas, comme s'il fallait en défendre la justesse par les mots, parfois la construire entièrement par les mots. J'ai toujours trouvé ça suspect. Quand le discours dépasse l'objet à ce point, c'est rarement pour le révéler. C'est pour combler ce qui n'est pas là.

Alors : pourquoi faire plutôt que dire ? Je n'ai pas de réponse définitive. Ce que je sais, c'est que les mots que j'écris ici, y compris ceux-ci, je les oublierai. Les pièces, elles, restent quelque part. C'est peut-être ça, la vraie réponse.

Gros plan de mains qui travaillent sur sculpture Pyrite Stanislas Garaud
Gros plan de mains qui travaillent sur sculpture Pyrite Stanislas Garaud

Temps de lecture: 3 min

Le langage est puissant. Il peut nommer presque tout : les nuances d'une expérience subjective, les relations entre des abstractions, des vérités qu'on n'aurait pas vues sans les mots pour les formuler. Mais il y a un point où il s'arrête. Pas par faiblesse. Par nature. On peut décrire une texture, une tension entre deux volumes, la façon dont une surface prend la lumière. La description sera juste, peut-être même précise. Elle ne sera jamais la chose.

La forme accède à ce que le langage ne peut qu'approcher. Elle opère autrement : pas de démonstration, pas d'argument, quelque chose qui se présente et qui, si c'est juste, atteint le corps avant que la pensée ait eu le temps de s'interposer. On ne comprend pas une sculpture comme on comprend une phrase. On la reçoit.

Il y a aussi quelque chose d'irréductiblement physique dans la fabrication qui n'a pas d'équivalent dans la pensée pure. La résistance de la matière n'est pas un obstacle, c'est un interlocuteur. Elle répond, pousse en retour, parfois propose quelque chose qu'on n'avait pas prévu.

La question s'est posée à moi une fois assez clairement : est-ce que ce que j'ai à dire ne serait pas mieux dit avec des mots ? J'avais des choses à exprimer, je savais les formuler. Faire des objets, ça prend un temps considérable, ça échoue souvent, et ça ne parle pas à tout le monde.

" Les mots que j'écris ici, y compris ceux-ci, je les oublierai. Les pièces, elles, restent quelque part."

Un objet, une fois dans le monde, y reste sans moi. Il circule, change de mains, entre dans des espaces que je ne verrai jamais. Il n'a plus besoin d'être défendu, il se défend seul. Cette indépendance a quelque chose de juste que le discours n'a pas.

Il y a dans le rapport à l'art contemporain, en France en particulier, un besoin exagéré de justifier l'existence d'une œuvre par le texte qui l'accompagne. L'analyse critique, le cadrage conceptuel, la note d'intention qui fait trois fois la taille de la pièce. Comme si l'œuvre ne suffisait pas, comme s'il fallait en défendre la justesse par les mots, parfois la construire entièrement par les mots. J'ai toujours trouvé ça suspect. Quand le discours dépasse l'objet à ce point, c'est rarement pour le révéler. C'est pour combler ce qui n'est pas là.

Alors : pourquoi faire plutôt que dire ? Je n'ai pas de réponse définitive. Ce que je sais, c'est que les mots que j'écris ici, y compris ceux-ci, je les oublierai. Les pièces, elles, restent quelque part. C'est peut-être ça, la vraie réponse.