XII. Le noir

Détail meuble hapax en bronze et marbre noir
XII. Le noir

Temps de lecture: 4 min

Depuis très jeune, le noir fait partie de mon travail. Je me souviens de cette habitude que j'avais de l'utiliser dans mes dessins en cours d'arts plastiques. Un jour, le sujet était de peindre une marine. J'avais, comme à mon habitude, contouré tous les sujets d'un trait noir. Ma professeure était hors d'elle : mais enfin, les choses ne sont pas entourées de noir ! Elle avait raison, bien sûr. Mais ce trait n'était pas là pour décrire ce que je voyais. Il était là parce que sans lui, les formes n'existaient pas.

Des années plus tard, la première grande pièce, une croix de plus de trois mètres recouverte de circuits électroniques, un squelette crucifié dessus, était entièrement peinte en noir brillant. Les Devil's Dice qui ont suivi, mêmes circuits, même monochrome brillant. Le noir était toujours là.

Ce qui a changé, c'est sa nature. Le noir brillant des premières pièces avait une présence propre. Il réfléchissait la lumière, accrochait le regard, donnait aux surfaces une vie autonome. La pièce existait par sa forme, mais aussi par ce que le noir faisait avec l'espace autour d'elle : les reflets, les déformations, l'environnement capturé dans la laque. Le brillant ne s'efface pas, il dialogue.

Le noir mat des Pyrite fait exactement le contraire. Il absorbe. Il retire à la surface toute autonomie pour ne laisser exister que la géométrie. Quand la lumière frappe un cube mat, elle ne revient pas. Elle dessine une arête, marque un angle, révèle un plan, puis disparaît. Le mat ne dialogue pas avec l'espace, il s'en retire pour que la forme avance seule.

Ce passage du brillant au mat suit le même trajet que celui de la figuration à l'abstraction. La croix et son squelette disaient le corps, le sacré, la technologie. Elles avaient besoin du brillant parce qu'elles portaient une charge symbolique, et le brillant amplifie ce qui se montre. Les Pyrite portent autre chose, quelque chose de plus silencieux, qui ne passe pas par l'image mais par la forme. Le mat est la conséquence logique de ce déplacement.

Le noir est arrivé avant tout le reste. Avant la géométrie, avant la pyrite, avant le vocabulaire formel qui structure aujourd'hui l'ensemble du travail. Il n'a jamais été un choix. Il était évident, de la façon dont certaines choses le sont sans qu'on ait besoin de les décider.

" Là où pour certains il est synonyme de deuil, le mien est synonyme de vie."

Le noir n'est pas une couleur dans mon travail. C'est un outil de soustraction. Il absorbe l'intégralité du spectre des couleurs, et avec elles tout ce qui pourrait entrer en concurrence avec la forme. Le thermopolymère est neutre, le noir le rend invisible. Ce qui reste, c'est uniquement la géométrie : les angles, les imbrications, les rapports de masse. Rien d'autre.

Il y a aussi quelque chose de plus vaste. Le noir de l'univers, ce noir absolu qui contient tout, qui précède tout, qui est l'espace même dans lequel la matière apparaît. Le noir dans lequel je travaille porte quelque chose de ça. Il n'est pas une absence. Là où pour certains il est synonyme de deuil, le mien est synonyme de vie. C'est l'espace d'où la forme émerge, le fond sans lequel rien ne prend forme.

C'est d'ailleurs ce qui distingue souvent les sculptures du mobilier. Les sculptures existent par la forme seule, et le noir est ce qui rend cette solitude possible. Le mobilier, parce qu'il est habité, parce qu'il coexiste avec des personnes et des objets dans un espace domestique, fait plus souvent appel à la présence des matériaux : le noyer, le laiton poli, la labradorite, le marbre. Chacun porte sa propre couleur, sa propre lumière, sa propre chaleur. Mais la frontière n'est pas étanche. Quand la logique formelle d'une pièce de mobilier le demande, le noir s'y impose avec la même évidence. Il m'arrive d'ailleurs de regarder une pièce Pyrite terminée et de ne plus voir le matériau du tout, de ne voir que les cubes, leurs rapports, la façon dont ils s'imbriquent et se tronquent. Le noir a fait son travail quand on oublie qu'il est là.

J'ai parfois pensé à ce que donnerait une sculpture Pyrite dans une autre couleur. Un blanc pur, par exemple. Le blanc révèle les ombres autrement, il est plus généreux avec la lumière, il laisse voir les subtilités de surface que le noir mat absorbe. Mais le blanc a une douceur que le travail ne demande pas. Il adoucit les arêtes au lieu de les affirmer, il invite là où le noir impose. Ce n'est pas une question d'esthétique, c'est une question de justesse. La géométrie que je travaille n'est pas douce. Elle est exacte. Et le noir est la seule surface qui soit aussi exacte qu'elle.

Temps de lecture: 4 min

Depuis très jeune, le noir fait partie de mon travail. Je me souviens de cette habitude que j'avais de l'utiliser dans mes dessins en cours d'arts plastiques. Un jour, le sujet était de peindre une marine. J'avais, comme à mon habitude, contouré tous les sujets d'un trait noir. Ma professeure était hors d'elle : mais enfin, les choses ne sont pas entourées de noir ! Elle avait raison, bien sûr. Mais ce trait n'était pas là pour décrire ce que je voyais. Il était là parce que sans lui, les formes n'existaient pas.

Des années plus tard, la première grande pièce, une croix de plus de trois mètres recouverte de circuits électroniques, un squelette crucifié dessus, était entièrement peinte en noir brillant. Les Devil's Dice qui ont suivi, mêmes circuits, même monochrome brillant. Le noir était toujours là.

Ce qui a changé, c'est sa nature. Le noir brillant des premières pièces avait une présence propre. Il réfléchissait la lumière, accrochait le regard, donnait aux surfaces une vie autonome. La pièce existait par sa forme, mais aussi par ce que le noir faisait avec l'espace autour d'elle : les reflets, les déformations, l'environnement capturé dans la laque. Le brillant ne s'efface pas, il dialogue.

Le noir mat des Pyrite fait exactement le contraire. Il absorbe. Il retire à la surface toute autonomie pour ne laisser exister que la géométrie. Quand la lumière frappe un cube mat, elle ne revient pas. Elle dessine une arête, marque un angle, révèle un plan, puis disparaît. Le mat ne dialogue pas avec l'espace, il s'en retire pour que la forme avance seule.

Ce passage du brillant au mat suit le même trajet que celui de la figuration à l'abstraction. La croix et son squelette disaient le corps, le sacré, la technologie. Elles avaient besoin du brillant parce qu'elles portaient une charge symbolique, et le brillant amplifie ce qui se montre. Les Pyrite portent autre chose, quelque chose de plus silencieux, qui ne passe pas par l'image mais par la forme. Le mat est la conséquence logique de ce déplacement.

Le noir est arrivé avant tout le reste. Avant la géométrie, avant la pyrite, avant le vocabulaire formel qui structure aujourd'hui l'ensemble du travail. Il n'a jamais été un choix. Il était évident, de la façon dont certaines choses le sont sans qu'on ait besoin de les décider.

" Là où pour certains il est synonyme de deuil, le mien est synonyme de vie.

Le noir n'est pas une couleur dans mon travail. C'est un outil de soustraction. Il absorbe l'intégralité du spectre des couleurs, et avec elles tout ce qui pourrait entrer en concurrence avec la forme. Le thermopolymère est neutre, le noir le rend invisible. Ce qui reste, c'est uniquement la géométrie : les angles, les imbrications, les rapports de masse. Rien d'autre.

Il y a aussi quelque chose de plus vaste. Le noir de l'univers, ce noir absolu qui contient tout, qui précède tout, qui est l'espace même dans lequel la matière apparaît. Le noir dans lequel je travaille porte quelque chose de ça. Il n'est pas une absence. Là où pour certains il est synonyme de deuil, le mien est synonyme de vie. C'est l'espace d'où la forme émerge, le fond sans lequel rien ne prend forme.

C'est d'ailleurs ce qui distingue souvent les sculptures du mobilier. Les sculptures existent par la forme seule, et le noir est ce qui rend cette solitude possible. Le mobilier, parce qu'il est habité, parce qu'il coexiste avec des personnes et des objets dans un espace domestique, fait plus souvent appel à la présence des matériaux : le noyer, le laiton poli, la labradorite, le marbre. Chacun porte sa propre couleur, sa propre lumière, sa propre chaleur. Mais la frontière n'est pas étanche. Quand la logique formelle d'une pièce de mobilier le demande, le noir s'y impose avec la même évidence. Il m'arrive d'ailleurs de regarder une pièce Pyrite terminée et de ne plus voir le matériau du tout, de ne voir que les cubes, leurs rapports, la façon dont ils s'imbriquent et se tronquent. Le noir a fait son travail quand on oublie qu'il est là.

J'ai parfois pensé à ce que donnerait une sculpture Pyrite dans une autre couleur. Un blanc pur, par exemple. Le blanc révèle les ombres autrement, il est plus généreux avec la lumière, il laisse voir les subtilités de surface que le noir mat absorbe. Mais le blanc a une douceur que le travail ne demande pas. Il adoucit les arêtes au lieu de les affirmer, il invite là où le noir impose. Ce n'est pas une question d'esthétique, c'est une question de justesse. La géométrie que je travaille n'est pas douce. Elle est exacte. Et le noir est la seule surface qui soit aussi exacte qu'elle.