V. L'échelle, ou le corps comme mesure

V. L'échelle, ou le corps comme mesure
Temps de lecture: 3 min
L' échelle réduite n'a pas ce privilège. Une sculpture soclée, plus petite que celui qui la regarde, doit s'affirmer par sa seule justesse. Elle n'écrase rien, ne domine rien, elle existe à hauteur de regard rapproché et appelle une attention concentrée. On se penche, on ralentit. Si la pièce n'est pas juste, cette proximité la trahit immédiatement. C'est l'échelle la plus difficile à tenir.
J'ai compris ça très tôt, avec une pièce des débuts, une croix de plus de trois mètres entièrement recouverte de circuits électroniques, un squelette humain crucifié dessus, le tout peint en noir brillant monochrome. Pendant les dessins, j'ai compris que cette pièce ne pouvait exister qu'à l'échelle réelle. Plus petite, elle aurait perdu de sa force. Plus grande aussi. Le rapport 1:1 entre le squelette et le corps du spectateur était presque essentiel, c'est ce rapport-là qui créait la tension. La pièce ne représentait pas un corps, elle en avait la taille exacte, et c'est cette exactitude qui la rendait physiquement difficile à soutenir.
Une sculpture plus grande que soi reconfigure l'espace. Elle impose une distance minimale depuis laquelle elle peut être vue entière, elle oblige le corps à reculer. Elle entre dans le champ visuel avant qu'on ait décidé de la regarder. L'échelle monumentale a cette facilité : elle s'impose.
" L' échelle n'est pas une variable qu'on ajuste après coup, c'est une décision qui précède la forme."
Vitruve plaçait le corps humain au centre de toute proportion architecturale. Pour la sculpture, ce qui m'intéresse n'est pas le corps comme module de mesure, c'est le corps comme seuil : le point à partir duquel une forme cesse d'être un objet qu'on regarde et devient une présence avec laquelle on doit composer.
Les sculptures murales posent encore une autre question. Elles n'ont pas de socle, pas de sol, elles appartiennent au mur sans en faire partie. Leur échelle se mesure différemment, par rapport à la surface qui les porte et à l'espace qu'elles activent autour d'elles.
Agrandir une sculpture soclée ne produit pas une sculpture monumentale, on obtient une sculpture soclée agrandie qui a perdu ce qui la fondait. L'échelle n'est pas une variable qu'on ajuste après coup, c'est une décision qui précède la forme, parfois même qui la détermine.


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L' échelle réduite n'a pas ce privilège. Une sculpture soclée, plus petite que celui qui la regarde, doit s'affirmer par sa seule justesse. Elle n'écrase rien, ne domine rien, elle existe à hauteur de regard rapproché et appelle une attention concentrée. On se penche, on ralentit. Si la pièce n'est pas juste, cette proximité la trahit immédiatement. C'est l'échelle la plus difficile à tenir.
J'ai compris ça très tôt, avec une pièce des débuts, une croix de plus de trois mètres entièrement recouverte de circuits électroniques, un squelette humain crucifié dessus, le tout peint en noir brillant monochrome. Pendant les dessins, j'ai compris que cette pièce ne pouvait exister qu'à l'échelle réelle. Plus petite, elle aurait perdu de sa force. Plus grande aussi. Le rapport 1:1 entre le squelette et le corps du spectateur était presque essentiel, c'est ce rapport-là qui créait la tension. La pièce ne représentait pas un corps, elle en avait la taille exacte, et c'est cette exactitude qui la rendait physiquement difficile à soutenir.
Une sculpture plus grande que soi reconfigure l'espace. Elle impose une distance minimale depuis laquelle elle peut être vue entière, elle oblige le corps à reculer. Elle entre dans le champ visuel avant qu'on ait décidé de la regarder. L'échelle monumentale a cette facilité : elle s'impose.
" L' échelle n'est pas une variable qu'on ajuste après coup, c'est une décision qui précède la forme."
Vitruve plaçait le corps humain au centre de toute proportion architecturale. Pour la sculpture, ce qui m'intéresse n'est pas le corps comme module de mesure, c'est le corps comme seuil : le point à partir duquel une forme cesse d'être un objet qu'on regarde et devient une présence avec laquelle on doit composer.
Les sculptures murales posent encore une autre question. Elles n'ont pas de socle, pas de sol, elles appartiennent au mur sans en faire partie. Leur échelle se mesure différemment, par rapport à la surface qui les porte et à l'espace qu'elles activent autour d'elles.
Agrandir une sculpture soclée ne produit pas une sculpture monumentale, on obtient une sculpture soclée agrandie qui a perdu ce qui la fondait. L'échelle n'est pas une variable qu'on ajuste après coup, c'est une décision qui précède la forme, parfois même qui la détermine.


